Nous avons été informés d'un nouveau projet d'arrêté des ministères français de la transition écologique et des solidarités et de la santé relatif à la mise à disposition des informations permettant d’identifier les perturbateurs endocriniens (PE) dans un produit au moyen d'une application. Cet arrêté inclue le cholécalciférol, c'est-à-dire la vitamine D3, dans la liste des substances présentant des propriétés de PE.
Le texte ci-dessous est une première réaction à ce projet. Il est co-signé par quelques spécialistes français de la vitamine D, cliniciens et scientifiques issus de plusieurs spécialités médicales, auteurs de nombreuses publications sur le sujet. Il s’agit des professeurs :
Cédric Annweiler, Gériatre, Université d’Angers
Justine Bacchetta, Pédiatre, Université de Lyon
Philippe Chanson, Endocrinologue, Université de Paris, Kremlin-Bicêtre
Bernard Cortet, Rhumatologue, Université de Lille
Marie Courbebaisse, Néphrologue, Université de Paris Descartes
Jean-Claude Souberbielle (retraité), Biologiste, Université de Paris Descartes
Ils ont récemment publié un article dont la référence est : [Cholecalciferol (vitamin D3) must not be considered as an endocrine disruptor]. Souberbielle JC, Bacchetta J, Chanson P, Cortet B, Courbebaisse M, Lecerf JM, Linglart A, Annweiler C. Geriatr Psychol Neuropsychiatr Vieil. 2022 Jun 1;20(2):151-161. doi: 10.1684/pnv.2022.1031.
Un texte du ministère de la santé actualisé le 20/12/2021 (https://solidarites-sante.gouv.fr/sante-et-environnement/risques-microbiologiques-physiques-et-chimiques/article/perturbateurs-endocriniens) donne la définition suivante des PE : « Un Perturbateur Endocrinien (PE) est, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), une substance chimique d’origine naturelle ou synthétique, étrangère à l’organisme et susceptible d’interférer avec le fonctionnement du système endocrinien, c’est-à-dire des cellules et organes impliqués dans la production des hormones et leur action sur les cellules dites « cibles » via des récepteurs. Les PE dérèglent le fonctionnement hormonal des organismes vivants, et ont ainsi des effets néfastes sur l’environnement et sur la santé humaine ».
La vitamine D3 est apportée par quelques aliments, et l’organisme lui-même peut la synthétiser directement par la peau exposée à des rayonnements UVB émis par le soleil en période printanière ou estivale. Cette synthèse cutanée est en fait notre source principale de vitamine D. La vitamine D3 est par ailleurs le précurseur d'une hormone stéroïde, le calcitriol (ou 1,25 dihydroxy-vitamine D3) sécrétée par certaines cellules rénales, mais également produite par de très nombreux tissus où elle agit localement. Elle n’est donc pas « étrangère à l’organisme ». Comme toutes les hormones, elle agit sur le métabolisme d’autres hormones mais n’en « dérègle pas le fonctionnement ». Il est vrai que son (grand) excès peut avoir des conséquences cliniques rares mais graves, en l’occurrence une hypercalcémie potentiellement sévère. C’est bien sûr également le cas de toutes les hormones pour lesquelles un excès de sécrétion sera responsable de pathologies (par exemple : hyperthyroidie, hypercorticisme, acromégalie, hyperparathyroidie primitive…) ou, lorsqu’elles sont administrées dans un but de substitution, auront des conséquences potentiellement graves (par exemple un risque d’hypoglycémie avec l’insuline…). On notera par ailleurs que, contrairement aux PE pour lesquels une non exposition aux PE est souhaitable (il n’existe pas de « déficit en PE » !), un déficit en vitamine D peut être responsable d’un rachitisme carentiel lorsqu’il est sévère ou être un facteur de risque pour différentes pathologies lorsqu’il est plus modéré. Ce point est démontré par le fait que, dans des essais de supplémentation randomisés contrôlés, la vitamine D réduit le risque de développer ou aggraver certaines pathologies par rapport à un placebo lorsqu’elle est administrée à des patients déficitaires en vitamine D. Là encore, c’est le cas pour toutes les hormones pour lesquelles un déficit induit une pathologie potentiellement grave (par exemple : hypothyroidie, insuffisance surrénale, hypoparathyroidie, déficit en hormone de croissance…). Nous insistons enfin sur le fait qu’il n’existe à notre connaissance aucune donnée dans la littérature médicale/scientifique supportant l’idée que la vitamine D3 puisse être considérée comme un PE comme nous l’avons vérifié en interrogeant la banque de données PubMed qui recense les publications revues par les pairs. Nous considérons donc que la vitamine D3 ne peut pas être incluse dans la liste des PE…à moins de considérer que toutes les hormones sont des PE.
Une proportion importante de la population générale européenne présente une insuffisance en vitamine D (définie par une concentration sérique de 25-hydroxyvitamine D <20ng/mL). La supplémentation en vitamine D est recommandée chez l’enfant pendant toute la croissance, chez la femme enceinte, chez les sujets âgés fragiles, ainsi que dans de nombreuses pathologies comme l’ostéoporose, l’insuffisance rénale chronique ou les malabsorptions. Cette inscription de la vitamine D3 à la liste des PE risque d’induire une méfiance et une réticence non justifiées vis-à-vis de la vitamine D, ce qui serait potentiellement très néfaste en augmentant la prévalence de l’hypovitaminose D, du rachitisme chez l’enfant et de toutes les pathologies liées à l’insuffisance en vitamine D.
Nous pensons que la lutte contre l’exposition aux PE comme est très importante, à la fois en raison de leur impact négatif sur la santé mais aussi de leur coût économique important. Une simulation de 2016 a évalué le coût financier lié aux PE en Europe à 163 milliards d’euros par an. Au contraire, plusieurs études médico-économiques ont évalué que le gain économique d’une supplémentation en vitamine D dans certaines pathologies pouvait être important. Nous craignons ainsi que la lutte contre les (vrais) PE puisse être décrédibilisée par l’inscription de la vitamine D3 sur la liste des PE en raison de la levée de boucliers qui sera inévitablement exprimée par l’immense majorité des professionnels de santé et qui pourrait générer un climat de défiance vis-à-vis de la classification de vrais PE contre lesquels il faut lutter.
Les PE sont des substances qui préoccupent nos concitoyens. Apprendre que la vitamine D3 est « règlementairement » considérée comme un PE (même si cela n’est en réalité supporté par aucune preuve) pourrait occasionner une méfiance et une réticence vis-à-vis de la supplémentation en vitamine D. Alors qu’une proportion importante de la population générale européenne (apparemment en bonne santé) présente une insuffisance en vitamine D (définie par une concentration sérique de 25-hydroxyvitamine D <20ng/mL), que cette fréquence augmente dans de nombreuses pathologies chroniques, et que le rachitisme carentiel chez l’enfant n’a pas disparu, ceci n’est vraiment pas souhaitable et serait potentiellement très néfaste en termes de santé publique en augmentant la prévalence de l’hypovitaminose D, du rachitisme carentiel chez l’enfant et de toutes les pathologies influencées par l’insuffisance en vitamine D. La supplémentation en vitamine D est recommandée chez la femme enceinte, chez l’enfant pendant toute la croissance, chez les personnes âgées fragiles, ainsi que dans de nombreuses pathologies chroniques comme l’ostéoporose, l’insuffisance rénale chronique ou les malabsorptions. Ces indications rigoureusement retenues, les effets bénéfiques de la vitamine D scientifiquement étayés, et le fait que la vitamine D3 n’entre en rien dans la définition des PE constituent autant d’arguments convaincants remettant en question le choix politique de classer le cholécalciférol dans la liste des PE. Nous considérons qu’il est encore temps d’éviter cette décision aberrante et non fondée.